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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 13:59

Intervention à l’occasion de l’Université d’été de la défense

Lundi 8 septembre 2014

Mesdames, Messieurs,

La commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat a décidé, fin 2013, de créer un groupe de travail sur la situation dans le Golfe de Guinée et la prévention des conflits.

Nous avons en effet estimé que la situation de cette région présentait, par certains aspects, le risque de dégénérer en crises violentes, le cas échéant à une échelle régionale, ce qui en fait un exemple intéressant en termes de prévention des conflits. Peut-être est-il incongru, au regard des crises actuelles en Lybie, Syrie, Irak ou Ukraine, de tenter de donner une nouvelle actualité à cette thématique ancienne qu’est la prévention des conflits ? Mais elle a retrouvé une grande actualité dans les débats à l’ONU ces dernières années et l’émergence de ces crises met en avant toute l’acuité de la prévention. Une action préventive précoce, menée en pleine concertation avec l’ensemble des acteurs internationaux, régionaux et nationaux, est bien plus efficace, y compris en termes de coûts que des mesures prises en urgence et a posteriori.

Nous avons débuté nos travaux au printemps mais n’avons pas pu, à ce jour, réaliser de déplacement dans la région. De ce fait, nous n’avons pas encore présenté notre rapport à la commission et nous nous proposons donc, aujourd’hui, de tracer des perspectives et d’ouvrir le débat, nos échanges permettront d’ailleurs d’alimenter nos réflexions et recommandations.

● En quelques mots, quelle est la situation et pourquoi nous concerne-t-elle ?

Nous serons brefs sur cette partie, dont vous avez les principaux éléments dans le dossier qui vous a été remis et que vous connaissez en tout état de cause.

La région dispose de ressources naturelles très importantes : pétrolières et gazières bien sûr mais aussi halieutiques. En outre, si l’on inclut les pays voisins ne disposant pas d’accès à la mer, les ressources minières sont diversifiées et stratégiques. Je pense par exemple à l’uranium du Niger. Le Nigeria assure 2,6 % de la production pétrolière mondiale et environ 10 % du pétrole importé en Europe provient de cette région.

Sécuriser ces sources d’approvisionnement, dont les voies de communication permettant l’exportation, constitue donc un intérêt stratégique essentiel pour la France, l’Europe et le Monde.

De ce premier point de vue, la situation n’est donc pas la même que celle que nous avons connue – et connaissons encore – au large du Golfe d’Aden, où il est principalement question de sécuriser le transit international de navires. Dans le Golfe de Guinée, il y a peu de transit de ce type, les navires passant nettement au large du Golfe.

Parallèlement, la gouvernance de l’espace maritime est traditionnellement faible dans cette région, tant sur le plan juridique que sur celui des capacités.

● Or, les menaces présentes dans le Golfe de Guinée sont multiples.

Cette région connait une criminalité maritime endémique, qui a longtemps plus relevé d’un phénomène de subsistance des populations locales que d’un trafic organisé de portée plus large. Elle représente l’une des trois zones de piraterie dans le monde avec le Golfe d’Aden et le Sud-Est asiatique.

Toutes les attaques ne sont pas répertoriées et il n’existe donc de consensus sur les chiffres : on peut cependant les évaluer à environ 150 par an en moyenne ces dernières années, toutes catégories confondues. Elles sont d’abord motivées par un intérêt économique et sont de nature variée : il s’agit principalement de voler les marchandises, mais aussi de prendre en otages des personnes (de manière préméditée ou non). Trente prises d’otages ont été recensées en 2013, dont celles liées à l’attaque de l’Adour en juin. La technique du « syphonnage » (ou « bunkering ») est la plus fréquente, elle consiste à prendre des pétroliers par la force dans le but de dérober leur cargaison.

Ces attaques se caractérisent, en tout cas, par une utilisation fréquente et importante de la violence.

Elles ont longtemps été cantonnées aux côtes du Nigeria mais elles se sont étendues aux pays voisins, le Nigeria en restant tout de même l’épicentre. En outre, il arrive fréquemment que les navires capturés soient « relâchés » assez loin du lieu de l’attaque initiale.

La piraterie à laquelle nous sommes ainsi confrontés fait peser une pression sécuritaire et économique sur les États de la région (on estime qu’au Nigeria, 5 % de la production officielle de pétrole est ainsi « perdue »…).

Mais cette piraterie « primaire » peut aussi constituer le ferment du développement de trafics beaucoup plus importants et beaucoup plus déstabilisants : il peut s’agir de trafic d’armes par exemple, assez peu présent pour le moment, mais aussi d’êtres humains, de migrants, de déchets, de diamants ou encore de stupéfiants. L’une des grandes voies d’accès de la drogue en Europe passe par l’Afrique, principalement via des pays plus à l’Ouest que le cœur du Golfe de Guinée mais aussi par les États du Golfe. Or ce type de trafic charrie de telles sommes d’argent que le risque de déstabilisation (on le voit en Guinée Bissau) est particulièrement élevé.

Au final, les menaces sont diverses, ne se limitent pas au territoire d’un État et peuvent aisément entraîner une amplification des activités criminelles et terroristes susceptibles de compromettre la stabilité, le développement et l’activité économique.

● Nigeria

On l’a vu, l’épicentre de la piraterie reste au Nigeria. Et, bien sûr, l’évolution de ce pays est primordiale en termes de sécurité régionale et de prévention des conflits.

Sa place est parfois sous-estimée en France et ce pays est plutôt mal connu alors qu’il constitue un « poids lourd » de la région et de l’Afrique toute entière : il est doté d’un potentiel économique et humain exceptionnel ; il est aujourd’hui la première puissance économique africaine devant l’Afrique du Sud en termes de PIB ; il est le premier producteur africain de pétrole, talonné – et parfois devancé selon les années – par l’Angola ; il dispose des deuxièmes réserves prouvées d’Afrique pour le pétrole (derrière la Lybie) et des premières réserves pour le gaz (devant l’Algérie) ; sa population (166 millions d’habitants) est jeune. Le secteur des hydrocarbures est historiquement important dans l’économie mais celui des services représente aujourd’hui un peu plus de la moitié du PIB : l’économie s’est donc diversifiée et il existe un véritable marché intérieur.

Mais le Nigeria est traversé, depuis l’indépendance en 1960, par des forces centrifuges puissantes tant au Sud qu’au Nord. Je ne prendrai que trois grands exemples :

- dans la région du delta du Niger, les autorités sont confrontées à l’insécurité maritime, à des prises d’otages et actes de sabotage contre les installations pétrolières, à la montée en puissance de groupes criminels et aux revendications des communautés locales pour une meilleure redistribution des richesses issues de leur sous-sol. Les revenus de l’extraction pétrolière sont mal – c’est un euphémisme – redistribués, alors qu’elle entraîne une dégradation de l’environnement qui diminue les rendements agricoles et de la pêche. Le processus d’amnistie décidé en 2009 n’a pas entièrement rétabli le calme et il doit se clore l’an prochain ;

- par ailleurs, les déséquilibres économiques et sociaux se sont accrus, que ce soit entre les régions ou au sein de la population. Si une certaine classe moyenne apparait, notamment à Lagos, la pauvreté reste massive et les inégalités dans la répartition des richesses abyssales. Parmi les cinquante premiers milliardaires africains en dollars, presque la moitié sont nigérians dont la première fortune du continent (Aliko Dankote, qui a fait fortune dans l’industrie du ciment). Les déséquilibres sont aussi territoriaux : si le Sud connait une croissance économique incroyable, le Nord stagne ;

- c’est d’ailleurs mon troisième exemple : la crise la plus aiguë aujourd’hui se situe au Nord, avec l’émergence et l’enracinement de la secte Boko Haram qui entraîne la région dans un cycle de violences. Nous serons certainement amenés à en discuter plus avant durant nos échanges car il s’agit d’un enjeu de préoccupation majeure en termes de stabilité régionale.

En conclusion, le Golfe de Guinée qui présente un intérêt stratégique pour la France et l’Europe souffre d’une augmentation sensible des activités criminelles et terroristes.

Pour autant, les différentes crises n’ont pas dégénéré et nous en sommes encore au stade de la prévention. Celle-ci nécessite une approche globale intégrant tous les moyens et instruments dont nous disposons, mais elle doit d’abord s’appuyer sur de multiples « petites » actions complémentaires destinées à renforcer les capacités maritimes des Etats concernés, améliorer le recueil et l’échange d’informations, accroitre la coopération, le dialogue et la confiance entre ces Etats, etc...

Mesdames, Messieurs,

Nous avons déjà dépassé le temps qui nous était imparti, alors que nous avons bien le sentiment d’avoir été elliptiques sur certains aspects du sujet. Vous nous en excuserez. Nous souhaitons surtout que nos échanges et vos remarques, peut-être basées sur votre expérience personnelle de la région, alimentent notre rapport et nos conclusions.

Je vous remercie.

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Published by André TRILLARD
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